Roman : M.A., la Bovary de Sophie Divry


Par Kevin Muscat
Publié le 14/11/2014  à 18:26
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Avec son troisième roman, La Condition pavillonnaire, la Lyonnaise Sophie Divry trace la biographie banale mais fascinante d’une Emma Bovary des Trente Glorieuses. Ou quand un portrait de femme devient l’esquisse d’une époque.

Sophie Divry © Brigitte Bouchard (montage Lyon Capitale)
Sophie Divry © Brigitte Bouchard

Elle dit tu à son héroïne. Comme dans Un homme qui dort de Perec. Comme dans bien d’autres romans soucieux de s’affubler d’une petite coquetterie façon Nouveau Roman. Mais cette deuxième personne du singulier crée un trouble dont on ne se défera pas tout au long de la lecture de La Condition pavillonnaire. Sans qu’on parvienne à déterminer si c’est parce que ce “tu” tend un miroir au lecteur ou parce qu’il adresse de façon clinique le destin de M.A.

M.A. c’est nous

De son personnage de femme ennuyée et rêveuse, Flaubert disait “Emma Bovary c’est moi”. Ici, M.A. n’est pas seulement l’auteur Sophie Divry, c’est nous (femme ou pas). D’abord parce que M.A. n’a rien d’une héroïne de roman : elle a une vie banale et c’est ce qui la rend si fascinante. C’est même cette banalité qui la rend digne d’intérêt.

M.A. naît dans les années 1950, dans une famille modeste de l’Isère, monte à Lyon pour des études d’économie qui lui font gravir d’une marche ou deux l’échelle sociale. Du moins, croit-elle. Elle a des rêves d’amour pas forcément fou et croit les réaliser en rencontrant François, un type normal. Ils s’installent ensemble à Chambéry, où il monte une agence d’assurance, fondent une famille. Elle travaille, un peu, mais au fond sacrifie sa carrière sans même y penser ou à peine. Et sans qu’elle s’en aperçoive la voilà plongée dans l’envers de l’idéal qu’elle s’était forgé de manière presque automatique. Alors, oserait-on dire, le plus banalement du monde, M.A. comme Emma prend un amant, au travail, même si au final ce n’est qu’une goutte d’eau dans son existence.

Une femme qui dort

Cette histoire, on a l’impression de l’avoir lue mille fois, de l’avoir vue mise en images dans une centaine de téléfilms ingérés durant des après-midi de grippe, et pourtant... Elle nous est si familière que l’on s’y glisse aussi facilement que dans un bain tiède dont on ne parvient pas à ressortir quand bien même il finirait par nous refroidir.

La force du roman de Sophie Divry, qui avait tant frappé avec son récit de la vie d’une bibliothécaire frustrée dans La Cote 400, c’est de mettre ce destin de femme sans destin en parallèle avec l’évolution de la société, les Trente Glorieuses, ce que l’on pourrait appeler l’invention de la France moderne et les illusions qu’elle a charriées : celle notamment d’un bonheur domestique où le social, le matériel et le sentimental iraient de pair, un bonheur à crédit, où toutes les choses de la vie s’imbriqueraient parfaitement, comme les éléments d’une maison en kit, où la vie elle-même irait d’un point A à un point B aussi facilement que l’A43 reliant Lyon à Chambéry.

Flaubert et Bourdieu sur l’A43

La métaphore, si c’en est une, est en filigrane mais elle est saisissante, tant elle montre à quel point la société et l’époque nous fabriquent. De ce point de vue, Sophie Divry est à la fois Flaubert et Bourdieu. Sa M.A., ce “tu” à la fois clinique et flou qui hante les pages de La Condition pavillonnaire, est une femme qui, pour avoir trop rêvé sa vie, s’est endormie dessus au point d’être incapable de la désengourdir. Une “femme qui dort” dont la raison d’être littéraire est de tenir chacun de nous en éveil sur sa propre vie.

Sophie Divry La Condition pavillonnaire, éd. Noir sur Blanc, coll. “Notabilia”, 262 p.

  

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