L’Esprit de l’ivresse : Loïc Merle écrit sa révolution


Par Claire Teysserre-Orion
Publié le 13/02/2014  à 19:11
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Et si les émeutes de 2005 avaient débordé jusqu’à Paris et s’étaient transformées en une révolution embrasant tout le pays ? C’est ce qu’imagine Loïc Merle dans son premier roman, sorti cette rentrée.

Loïc Merle © Tim Douet
© Tim Douet

Et si les émeutes de 2005 avaient débordé jusqu’à Paris et s’étaient transformées en une révolution embrasant tout le pays ? C’est ce qu’imagine Loïc Merle dans son premier roman, sorti cette rentrée. Ce jeune enseignant en histoire travaillait en banlieue parisienne au moment des événements. Abasourdi par le silence, politique, social, médiatique, qui suivit, il confia sa colère à la littérature, imaginant en presque 300 pages ce que serait une révolution, aujourd’hui, en France.

La révolution qu’écrit Loïc Merle n’est pas abstraite, il n’y est pas question d’idées, de dates ou de grands hommes. Au contraire, elle est incarnée par ceux qui la vivent au quotidien. Le premier, Youssef Chalaoui, un vieil Algérien halluciné, est épuisé par les contraintes de la vie ; le lecteur entre avec lui dans la morne banlieue des Iris : là, les rues larges et venteuses ne forment pas une ville, ni ne fondent une société.

La mort de Youssef, au cours d’un contrôle de police, déclenche la colère des habitants et les premières émeutes : le début de la révolution. Tel un long plan-séquence, la première partie du roman nous plonge dans cette nuit de révolte. Tous les personnages y sont : habitants en colère, hommes politiques dépassés et journalistes peureux, chacun avec l’illusion de tenir sa place.

L’histoire incarnée

Dans la suite du roman, nous entendrons aussi la voix de Clara, qui a grandi à la lisière de la banlieue sans y appartenir vraiment. Mais l’histoire se fiche bien de ce genre de détail, et Clara devient une icône de la révolution, elle gagne Paris puisque c’est là que les statues à renverser se dressent encore.

Puis Loïc Merle nous embarque dans les pensées du président Henri Dumont, fuyant dans sa voiture de fonction, tel en d’autres temps Louis XVI dans son carrosse. Comme si les révolutions étaient nécessaires mais jamais définitives et appelaient tôt ou tard d’autres tourments.

De ces trois personnages aux pensées confuses, aux ressorts tortueux, nous comprenons que l’histoire n’est pas faite de volontés politiques et de grands hommes, mais qu’elle est agitée par la contingence des événements, “cette hypocrisie de n’être révolté que par l’arbitraire du dixième coup plutôt que par celui du premier” (p. 52 du roman).

Roman social

La rentrée littéraire fait la part belle au roman social, et l’on ne pourra que se réjouir qu’enfin des auteurs français sachent s’éloigner d’une autofiction souvent pauvre en imagination et en force narrative. C’est la force de la littérature que de pouvoir dépasser la réalité, Loïc Merle le fait avec talent.

Dépassant l’expérience qui a inspiré son roman, il donne à voir et à ressentir une autre vision que celle des journaux télévisés, un autre point de vue que celui de l’enseignant coincé dans une banlieue. Bref, il permet ce que la littérature devrait toujours faire : prendre de la hauteur.

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L’Esprit de l’ivresse, de Loïc Merle, éd. Actes Sud, août 2013, 288 pages.

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Cet article est paru dans le cahier Culture de Lyon Capitale 726 (octobre 2013). Nous le publions ici à l’occasion de la venue de Loïc Merle à la Fête du livre de Bron 2014.

Lire aussi : l’entretien de Lyon Capitale avec Loïc Merle.

 

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