“Vos révélations devraient être en une du Washington Post”


Par Mathieu Martiniere et Robert Schmidt
Publié le 28/10/2013  à 14:32
Réagissez

 

 
Il a été directeur de cabinet de Ronald Noble, le patron de l’organisation mondiale de police. À la suite de notre enquête sur “L’immoral financement d’Interpol*”, Stanley Morris* a accepté de nous rencontrer. De nous parler (longuement) d’abord, “on background”, comme disent les journalistes américains (i.e. sans jamais être nommé ni cité), puis de nous accorder un entretien qui serait publié.

À travers nos rencontres et ses propos, nous n’avons pas senti chez lui un désir de revanche, ni même d’amertume. “Je n’ai rien à reprocher à Interpol”, explique très vite Stanley Morris. S’il s’expose aujourd’hui, c’est par respect, d’abord, pour la liberté de la presse. “Ce que vous êtes en train de dévoiler devrait être en une du Washington Post, confie-t-il sérieusement. Puis, viennent les principes : “Je n’ai absolument rien contre les partenariats privés. Mais ils doivent pouvoir être exposés au public”, affirme avec conviction Stanley Morris, qui emploie le mot “transparence” à de multiples reprises au cours de notre entretien.

 

Lyon Capitale : Vous avez été l’un des plus proches collaborateurs de Ronald Noble, le patron de l’organisation mondiale de police. Pourquoi acceptez-vous aujourd’hui de réagir à notre enquête sur “L’immoral financement d’Interpol” ?

Stanley Morris : J’ai toujours cru en une presse libre et forte. J’ai lu votre article dans Lyon Capitale et, même si je ne suis pas d’accord avec tout, je pense qu’il est juste. J’ai senti que parler avec vous rendrait votre article encore plus précis, plus juste. Comme on dit aux États-Unis, I have no axe to grind (“je n’ai pas de comptes à régler”) avec Interpol. Je crois qu’Interpol joue un rôle précieux, mais, comme pour toute organisation, ce rôle peut être amélioré.

Vous avez à la fois connu l’actuel secrétaire général d’Interpol, Ronald Noble, et son prédécesseur, Raymond Kendall (1985-2000). Peut-on parler d’un changement de style entre Raymond Kendall, ancien policier anglais de Scotland Yard, et Ronald Noble, ancien juge et haut fonctionnaire américain ?

Ray Kendall et Ron Noble étaient à la fois des collègues et des amis. Ils ont fait des contributions précieuses pour le développement de l’organisation. Hélas, je pense que tous les deux sont restés trop longtemps à la tête d’Interpol.
Kendall a récupéré une organisation fatiguée, à Saint-Cloud, l’a amenée à Lyon dans un bâtiment moderne et a augmenté le personnel. Mais, quand Noble et moi sommes arrivés, en 2000, j’ai été étonné de voir comment l’organisation était rétrograde. Kendall n’avait pas d’ordinateur dans son bureau et dictait ses lettres à sa secrétaire. Les notices rouges [avis de recherche d’Interpol, NdlR] prenaient neuf mois pour être approuvées et transmises aux pays membres... C’était comme si Interpol était resté gelé dans les années 1950.
Noble a apporté une gestion moderne. Il a remplacé les carnets de bord par les e-mails, des logiciels et des ordinateurs. Il a modernisé le vieux système de communication, qui était à la fois cher et inefficace, avec la base Internet I-24/7 [une base de données disponible 24 heures sur 24 pour les polices], qui a placé Interpol dans le XXIe siècle.
Hélas, à bien des égards, Interpol est une organisation étrange. Le contrôle est rare et le comité exécutif reste essentiellement une simple chambre d’enregistrement (rubber stamp). Les membres du comité viennent à Lyon trois fois par an, aux frais d’Interpol, dînent, boivent, et ils n’ont aucun moyen de comprendre ce qui se passe, au-delà de ce que le secrétaire général veut bien leur dire. La plupart de ces policiers gradés sont détachés de leur pays, donc leur principale loyauté va à l’administration policière qui les paye. Il n’y a pas d’intérêt pour eux à faire des vagues.
Une anomalie plus grosse encore est la résidence du secrétaire général à l’intérieur du siège. Kendall a conçu le bâtiment et inclus un appartement de trois pièces au dernier étage. Il vivait dans l’appartement avec sa femme, qui était une employée d’Interpol ! Personne ne pouvait entrer à cet étage s’il n’était pas annoncé... Même la direction devait être escortée pour les entretiens avec le secrétaire général. C’était vraiment un système féodal. Le seigneur et ses serfs. Je voulais que Noble abandonne ça, et nous avons même regardé des appartements, mais, pour un certain nombre de raisons, il l’a gardé. Je ne pense pas que ce soit sain, et je suspecte que certaines pathologies soient inévitables : le burn-out, un manque d’idées... Les deux secrétaires sont restés quinze ans, et c’est trop long. Je pense qu’un maximum de huit ou dix années devrait être établi.

* Voir “CV express” page 4.

 

---> Page 2 : La gestion d’Interpol sous Ronald Noble et les partenariats avec le privé

Lyon Capitale : Comment décririez-vous la gestion et la direction d’Interpol sous Ronald Noble ?

Stanley Morris : Chacun a son propre style. Comme beaucoup qui ont des formations juridiques, Noble n’est pas à l’aise pour déléguer des responsabilités. Il pourrait être qualifié de “micro-manager” [un patron qui contrôle les faits et gestes de ses employés]. Il peut être tellement sûr de lui que ça n’encourage pas l’innovation. Il a parfois une sensibilité à fleur de peau et ne supporte pas vraiment la critique. Il peut aussi être secret et manipulateur. Mais il est intelligent et, bien qu’il soit égocentrique, Noble reste très prudent. Je serais stupéfait d’apprendre qu’il ait pu faire de la corruption.

Dès son arrivée à Interpol, Ronald Noble veut moderniser l’organisation et développer des capacités d’enquête sur le terrain. Des finances serrées vont freiner ses ambitions. Petit à petit, il va se tourner vers le secteur privé, plus généreux que les États membres. Le petit budget d’Interpol a-t-il toujours été un obstacle pour l’évolution de l’organisation ?

Le budget d’Interpol est relativement faible si on le compare à d’autres organisations internationales, comme Europol [la police de l’Union européenne] par exemple. Il repose sur les contributions des États membres, ce qui signifie que l’argent provient des polices nationales. Un refrain constant, à la fois sous Kendall et Noble, était ce problème d’obtenir toutes les contributions des États.
Après les attaques du 11 septembre 2001, Interpol a assumé de nouvelles fonctions. Il a fallu trouver de nouveaux fonds. Bien sûr, les initiatives de Noble pour créer un bureau new-yorkais à l’Onu et un second siège à Singapour ont coûté cher. Cependant, l’argent du secteur privé ne devrait pas être utilisé pour les activités de police d’Interpol.

En 2012, Interpol a reçu un chèque de 15 millions d’euros de Philip Morris, le premier cigarettier au monde. Que pensez-vous de cet accord ?

Je connais seulement de cet accord ce que j’ai pu lire dans Lyon Capitale. Je n’ai pas eu accès aux accords, ni aux détails. Je peux seulement en déduire qu’il y a un mur clair entre cette activité et les fonctions traditionnelles de police. C’est une grosse somme. Et le trafic de cigarettes n’est probablement pas la plus haute des priorités pour la plupart des agences policières.

Plusieurs organisations internationales, comme l’OMS, s’interdisent de collaborer ou d’être financées par l’industrie du tabac. Ce partenariat ne pose-t-il pas des problèmes d’image pour Interpol ?

Disons que les articles de Lyon Capitale vont soulever des questions sur les priorités d’Interpol. Bien sûr, l’OMS a une mission différente, et je comprends qu’Europol ait accepté des contributions du secteur privé par le passé. Mais c’est là que le maximum de transparence devient le meilleur désinfectant contre les allégations de conflits d’intérêts et de corruption. Bien qu’il existe des raisons de maintenir des secrets dans la police, de grandes contributions du secteur privé devraient être largement et complètement transparentes.

Pendant vingt ans, jusqu’au début des années 2000, l’industrie du tabac, dont Philip Morris, a détourné des milliards de cigarettes en Europe en étroite collaboration avec la mafia. Si ce trafic a diminué, l’industrie est toujours soupçonnée de nourrir la contrebande, en Syrie, au Monténégro ou en Ukraine. Interpol peut-il recevoir de l’argent d’une industrie soupçonnée de contrebande ?

Question intéressante, mais je ne suis pas en position de la commenter de manière intelligente, au-delà de ce que j’ai déjà expliqué : ce type d’accord doit être transparent. En tout cas, la question soulevée est légitime.

En mars 2013, l’industrie pharmaceutique a signé un chèque de 4,5 millions d’euros à Interpol, pour lutter contre le trafic de faux médicaments. Ces compagnies, les 29 plus grandes du monde, ne représentent les intérêts que des pays industrialisés ou occidentaux. Lyon Capitale a également révélé qu’Interpol favorisait le géant français Sanofi à travers ses formations. Cet accord ne pose-t-il pas des problèmes d’équité, alors que les pays du Sud, de grands fabricants de génériques en guerre avec les Big Pharma sur la question des brevets, n’ont pas été consultés ?

Cela s’est passé sept ans après que j’ai quitté Interpol. Je n’ai pas eu connaissance de cet accord, ni de ses objectifs ni de ses conditions. Mais la question est intéressante, Interpol devrait être prêt et disposé à répondre. Clairement, une organisation internationale ne devrait jamais favoriser un pays ou une région du monde.

Selon nos informations, Interpol réfléchit à ouvrir sa base de données à l’industrie pharmaceutique. Est-ce dangereux ?

Ça dépend. J’ai toujours pensé qu’une bonne relation avec le secteur privé peut être une précieuse alliée pour maintenir l’ordre. Plus d’argent est dépensé par le secteur privé sur la sécurité que par les gouvernements. Beaucoup de retraités de la police se dirigent vers ces organisations, et ils cherchent des moyens pour améliorer la sécurité en relation avec leurs vieux collègues.
Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de fondamentalement malsain à travailler avec l’industrie. Mais, une fois encore, ces connexions doivent être faites dans la plus grande transparence et la plus grande prudence possibles. De tels accords ne devraient pas être traités de la même manière que des informations confidentielles de police.

En 2011, la Fifa a signé un chèque de 20 millions d’euros à Interpol pour lutter contre la corruption dans le sport. Avec les scandales de corruption qui ont éclaté au sein de la Fédération internationale de football ces dernières années, n’y a-t-il pas un problème de logique ?

Je ne suis pas sûr que ce soit un problème de logique... Mais c’est une grosse somme et je ne pense pas que les matchs truqués soient la plus grande des priorités pour une organisation internationale de police. La plupart de mes collègues du monde de l’anticorruption, où j’ai passé une large partie de mon temps après que j’ai quitté le gouvernement américain, croient qu’un tel arrangement va uniquement dans l’intérêt de la Fifa. Étant donné ce que je sais sur la Fifa, de réputation et à travers les histoires qu’on raconte, je peux seulement espérer qu’Interpol est très prudent en acceptant cet argent. Clairement, la Fifa améliore sa réputation en s’associant avec Interpol. Je ne suis pas certain qu’Interpol gagne beaucoup de ce point de vue.

 

---> Page 3 : Le nouveau siège à Singapour, une menace pour le site français ?

Lyon Capitale : Fin 2014, Interpol va ouvrir un nouveau centre à Singapour. 150 employés vont être transférés dans la cité-État asiatique. Singapour est-elle une menace pour Lyon ?

Stanley Morris : Peut-être. Personnellement, je n’ai jamais cru qu’Interpol ait besoin de bureaux supplémentaires... Avec ses moyens de communication modernes, le nouveau bureau asiatique de Singapour [ce centre sera notamment dédié au cybercrime] est très cher, même si je comprends que l’ancien président d’Interpol, originaire de Singapour, a arrangé des contributions importantes pour le déménagement. L’organisation est déjà assez difficile à gérer... Ouvrir de nouveaux bureaux rend la chose encore plus complexe. Je me serais opposé à ce nouveau siège si j’étais encore à Interpol.

Ce second siège est financé à hauteur de 250 millions d’euros par l’État de Singapour. S’installer dans un paradis fiscal qui reste un État autoritaire, policier, qui bafoue les Droits de l’homme et la liberté d’expression ne pose-t-il pas des problèmes de moralité pour une organisation internationale comme Interpol ?

Encore, peut-être. Singapour est un tout petit État. Que ce soit un plus grand centre financier que Londres, New York ou Zurich, je ne peux répondre. Mais le montant de la somme m’effraye. À l’époque où j’étais à Interpol, ça aurait été cinq fois le budget de l’organisation [aujourd’hui, le budget d’Interpol est de 70 millions d’euros]. Je pense que la plus grande prudence doit être prise. Un seul pays ne doit pas devenir dominant, étant donné que le pouvoir s’associe avec l’argent. Je me demande quelles questions le comité exécutif d’Interpol a soulevées sur Singapour. La présidente actuelle est française [il s’agit de Mireille Ballestrazzi]. Je serais surpris qu’elle n’ait pas d’appréhension quant à l’impact de cette contribution pour la France, qui possède une longue histoire avec Interpol. Je pense que la presse a entièrement le droit de poser ces questions*, et je pense qu’Interpol doit être aussi transparent et clair sur ses intentions que possible.

En 2014, Interpol va célébrer ses 100 ans. Un siècle plus tard, le rêve des fondateurs de créer un réseau efficace entre les polices du monde entier est-il réalisé ? À quoi doit ressembler l’Interpol de demain ?

Je crois dans le modèle d’Interpol, mais, comme n’importe quelle organisation, elle doit afficher clairement ses priorités, moderniser son système et réaliser des changements dans son management. Un comité exécutif fort, combiné avec plus de transparence et plus de contrôle serait souhaitable. Europol a un budget plus important mais aussi une supervision beaucoup plus forte, à la fois par les États membres, la Commission et le Parlement européens. Les jours où Interpol était une petite unité à Saint-Cloud appartiennent au passé.
Le monde de l’après 11-Septembre a eu des demandes plus importantes en matière de sécurité. Mais je suis l’un de ceux qui pensent que les services de renseignement jouent un rôle trop important, en lieu et place de la police. Peu importe les critiques sur la manière d’opérer le maintien de l’ordre, la police agit sous l’autorité de la loi, et reste sujette au contrôle politique et juridique dans la plupart des pays. Un contrôle que les agences de renseignement n’ont pas. Si Interpol échoue à intégrer ces challenges, je pense que nous aurons tous à y perdre, particulièrement ceux qui croient dans le système démocratique, les Droits de l’homme et l’État de droit.

 

* Contacté depuis plusieurs mois pour une interview, le cabinet de la présidente d’Interpol, Mireille Ballestrazzi, a expliqué avoir un agenda très chargé.

 

---> Page 4 : Le CV express de Stanley Morris

Stanley Morris – CV express

1983-1989 : Directeur des US Marshals (Département de la Justice des États-Unis)

1989-1992 : Directeur adjoint du bureau national de politique des drogues (Maison-Blanche)

1993-1995 : Chef de cabinet du sous-secrétaire pour la police Ronald Noble (Département du Trésor)

1995-1998 : Directeur du FinCen, brigade anti-crimes financiers (Département du Trésor)

1998-2000 : Consultant privé pour Transparency International et le Conseil de l’Europe

2000-2004 : Chef de cabinet du secrétaire général d’Interpol, Ronald Noble

2004-2006 : Directeur du programme I-24/7 à Interpol

 

Page 
  • Actuellement 4.5 sur 5 étoiles
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Note : 4.7/5 (7 note(s) attribuée(s))

Merci d'avoir participé !

Vous avez déjà noté cette page, vous ne pouvez la noter qu'une fois !

Votre note a été changée, merci de votre participation !

Partagez cet article :   Twitter Facebook Google Plus email

à lire également

Vos réactions
0 commentaire

Il n'est pas possible de poster des commentaires au-delà de 60 jours après la publication de l'article.